lundi 18 janvier 2010

Teotihuacan : de l’eau au sang et viceversa



En musardant de vitrine en vitrine dans l’expo « Teotihuacán, cité des dieux » – visible jusqu’au 24 janvier au musée du quai Branly – le spectateur est vite séduit par l’aspect chatoyant des fresques, les colliers de jade ou de coquillages, la sévérité des masques d’obsidienne et l’horror vacui des encensoirs de terre cuite, qui multiplient les éléments rapportés, oiseaux, papillons ou disques emplumés. Il ne peut pas toutefois ne pas se rendre compte qu’un fossé abyssal le sépare de cette civilisation. Les conquistadores, avec leur insatiable soif d’or, leurs ruses, leur pragmatisme et leur absence de scrupules, sont infiniment plus proches de nous que ces peuples convaincus que la course du soleil s’arrêterait s’ils cessaient leurs rites sanglants.

Le pacte sacré que les anciens peuples de mésoamérique concluaient avec leurs dieux, protection contre nourriture, sang, chair, mais aussi gâteaux de maïs, fumée d’encens, plumes de Quetzal et colliers de jade, symbolise cette relation privilégiée, une proximité avec le divin inconnue en Europe. Certains dieux, comme Quetzalcoatl, le serpent à plumes, sont considérés comme des ancêtres civilisateurs des hommes, ayant régné dans des temps anciens. Lors des sacrifices, les victimes, parées comme des divinités, sont regardées comme telles le temps de la cérémonie. Les prêtres revêtent ensuite leur peau, comme dans les rites en l’honneur de Xipe Totec, « notre Seigneur l’écorché », devenant à leur tour des dieux.

Encensoir en terre cuite portant un visage de Tlaloc

On aimerait pouvoir opposer les divinités guerrières, nécessairement sanguinaires, aux dieux agraires liés à la fertilité et à l’eau, que l’on imagine plus doux. Mais l’ambivalence prévaut, car le sacrifice humain comme l’autosacrifice ne sont pas le fruit d’esprits barbares et cruels, mais la clef de voûte d’un système d’explication du fonctionnement du monde dans lequel hommes et dieux sont interdépendants. Tlaloc, le dieu de la pluie, des orages et donc, dans une région semi-aride, garant de la fertilité, bien qu’associé au paradis terrestre, le Tlalocan, qui accueille après leur mort noyés, lépreux et enfants au milieu de champs de maïs et de fleurs, exige lui aussi son lot de sacrifices humains. On le retrouve d’ailleurs parfois symbolisé par des crocs que révèlent des lèvres retroussées se terminant par des commissures en volute. Quant au dieu Quetzalcoatl, il porte la marque de cette dualité jusque dans son nom, aux sonorités tour à tour dures et mouillées : serpent et oiseau, lié à la terre et au ciel. On le rencontre aussi bien dans un contexte lié à Tlaloc, nageant dans l’eau vitale qui garantira des récoltes abondantes, que dans un contexte sacrificiel, symbolisé par le signe des trois gouttes.




Acrotère monumental, figurant la machoire et les lèvres retroussées de Tlaloc



Acrotère portant le symbole des trois gouttes



Ces trois gouttes reliées horizontalement symbolisent le sang du sacrifice qui, nourrissant les dieux de la terre et du ciel, garantit que l’eau coulera, permettant aux hommes de se nourrir également. Elles étaient peintes sur les fresques des palais de Teotihuacan comme elles ornaient le bord des toits, sous la forme d’acrotères. Ces « trois gouttes précieuses » d’apparence anodine sont une référence directe aux sacrifices humains par arrachement du cœur, dont elles symbolisent les trois artères, et les trois parties dont on le croyait composé. Eau et sang se confondent ainsi jusqu’à devenir indissociables.

Disque du Soleil assoiffé, masques en pierre dure et Queltzalcoatl


C’est ce paradoxe que synthétise le disque de pierre découvert lors des fouilles de la Pyramide du Soleil à Teotihuacán : au centre un crâne tire la langue, entouré de rayons qui rejoignent les extrémités du cercle. Le sacrifice des hommes, en étanchant la soif des dieux, maintient la course du soleil et préserve le monde de l’anéantissement.

Merci à Lorenzo pour les dessins

lundi 4 janvier 2010

Fellini, la Grande Parade

Giulietta Masina, La Strada (photo de tournage, coll. Fondation Fellini pour le cinéma)

Suggestion pour bien commencer l’année 2010 : passer une paire d’heures dans l’univers de Federico Fellini, qui a pris ses quartiers au Jeu de Paume jusqu’au 17 janvier. C’est une expo agréable et ludique. Elle rassemble un capharnaüm de caricatures de jeunesse, croquis de travail, photos et extraits de films, coupures de presse, pages de romans-photos, affiches, courrier…le tout classé thématiquement pour entraîner le spectateur dans un monde foisonnant, tour à tour grotesque ou pathétique, érotique ou onirique.


La première partie de l’expo, située au rez-de-chaussée, est une illustration plus stricte du sous-titre « la Grande Parade ». C’est la fascinante farandole – ou le défilé, comme Fellini les affectionnait, qu’il s’agisse du cirque ou des processions ecclésiastiques – des êtres bizarres, caricatures vivantes se définissant elles-mêmes comme felliniennes, guettant chaque nouveau tournage de Fellini, annoncé en ces termes dans les journaux : « Fellini recevra tous ceux qui souhaitent le voir ». Fellini, ne sachant pas dire non, les recevait tous et voyait mille figurants pour en retenir deux. Se formait ainsi une véritable cour des miracles devant ces bureaux, faite de nains, d’enfants qui voulaient devenir clowns, de jeunes filles naïves et drôles, de femmes à la beauté funèbre et de vieillards patibulaires. Dans un film que Fellini tourna pour réfléchir sur les rapports qu’il entretenait avec ses figurants, on voit tout à coup apparaître au fond du couloir la silhouette fantastique d’un géant, dont la voix caverneuse résonne contre les murs qui semblent soudain plus proches : « Signorina, may I speak to M. Fellini, please ? ». Puis apercevant Fellini, il avance derrière l’assistante, se penche en avant vers la caméra et demande : « M. Fellini, do you have any work for me in your new film ? ».

La ronde des phénomènes de foire se prolonge jusque dans les années 1980 avec la ribambelle de sosies dans Ginger et Fred (1986). Les fausses publicités qui entrecoupent le film résonnent comme un écho de celle des Tentations du Docteur Antonio (1962) qui invite, par le truchement d’une Anita Ekberg très décolletée, à « boire plus de lait ».


Affiche italienne de Fellini Roma (coll. Fondation Fellini pour le cinéma)

Cette fascination pour le cirque, le hors norme, les marginaux quels qu’ils soient, riches ou pauvres, starlettes ou prostituées, déborde de la réalité pour confiner au mythe, dionysiaque notamment. La scène de rock n’ roll endiablée au Caracalla’s dans La Dolce Vita (1960), exécutée par un acteur grimé en satyre pour les besoins d’un film en cours de tournage et accompagné de la starlette américaine Sylvia, double d’Anita Ekberg, beauté colossale dansant pieds nus comme une bacchante, renvoie à l’arrivée de cette nouvelle danse dans la péninsule. Les journaux de l’époque rapportent que le couple de danseurs noirs qui avaient été invités à se produire dans un club huppé, las de ne susciter qu’un engouement de circonstance, porta le spectacle dans la rue, d’abord au bas de la place d’Espagne, provoquant un attroupement, puis place du capitole, au pied de la statue équestre de Marc Aurèle, éclairés par les phares de quelques voitures.

D’Anita Ekberg, dont la beauté fut qualifiée de surhumaine par Fellini, à Mathilde, la prostituée plantureuse des Nuits de Cabiria (1957), dont il accentue encore les courbes par des prothèses, en passant par la Rome de la première moitié du XXème siècle mise en scène dans Fellini Roma (1972), se tisse une parenté sourde entre la prostituée, la pin-up devenue starlette et la louve, mi-prostituée mi-figure tutélaire et maternelle incarnant Rome.

Fotobusta, La Dolce Vita (coll. Fondation Fellini pour le cinéma)

La Réalité comme source d’inspiration, mais dans ce qu’elle a d’inédit, de scandaleux ou d’extraordinaire. Le kaléidoscope de la vie des oisifs romains qu’est La Dolce Vita emprunte à l’été 1958 l’effeuillage d’une danseuse turque, dans un club fréquenté par le gratin romain et les riches étrangers de passage, pour créer la scène du strip-tease de Nadia. Celle de l’hélicoptère transportant une statue du christ jusqu’au Vatican rappelle quant à elle les exploits contemporains de ce moyen de locomotion qui faisait sensation en couverture.

A mesure que Fellini remplit les pages de son Livre des rêves, où il raconte et illustre ses songes, et qu’il utilise davantage les possibilités du studio, comme la maîtrise de la lumière qui lui permet de bénéficier de la même liberté que le peintre, les images se teintent de souvenirs modifiés par l’imagination, la mythologie devient personnelle, jusqu’aux quelques scènes de son film abandonné Le voyage de G. Mastorna (1990).
Fellini revisite également les mythes qu’il a créés, tel celui du couple Mastroianni / Ekberg en recadrant dans Intervista (1987) la scène de la fontaine de Trevi autour des visages des protagonistes pour la rendre enfin fidèle à l’affiche, qui montrait un baiser qui n’exista jamais que dans l’imagination des spectateurs – et celle de celui qui retoucha l’affiche, afin que les lèvres se touchent.

lundi 21 décembre 2009

De Byzance à Istanbul



Intérieur de Sainte-Sophie, monument emblématique d'Istanbul, tour à tour église, mosquée puis musée.

De très belles pièces s’étalant sur plus de deux mille cinq cents ans, une scénographie évocatrice, où les effets visuels l’emportent sur la pédagogie (textes laconiques, pas de chronologie permettant de situer les évènements), c’est ce que propose l’expo du Grand Palais « De Byzance à Istanbul ». Une très belle expo donc, qu’on appréciera pleinement si l’on connaît un peu de sujet ou si l’on a loué les services d’un (audio-)guide. Le catalogue de l’expo, très fouillé, apporte heureusement des éléments de réponse à quelques questions laissées en suspens.
Il permet en outre de comprendre pourquoi nous éprouvons tous le vague sentiment que de Byzance à Constantinople et de Constantinople à Istanbul c’est une seule et même histoire qui se déroule sans rupture – thèse qui sous-tend l’expo et dont nous laisserons de côté les évidentes implications politiques. Notons que le nom Istanbul ne s’est imposé qu’au XVIIIème siècle. La ville n’a donc pas changé de nom du jour au lendemain en 1453, alors que de byzantine et chrétienne elle devenait turque et musulmane. L’impression que quelque soit son nom, la période et l’empire dont elle est la capitale cette ville a possédé une identité particulière la différenciant des autres cités, tient peut-être à deux caractéristiques étroitement liées, une divinisation du pouvoir impérial et un commerce extrêmement dynamique.

Boucle d’oreille avec femme ailée, milieu du IIIème s. avant JC, Musée Archéologique d’Istanbul (Connaissance des arts n°675, Septembre 2009)


Les empereurs byzantins ont particulièrement insisté sur l’origine divine de leur pouvoir, considérant leur empire comme le royaume de Dieu sur terre et faisant en sorte qu’il en reflète la splendeur. Dès la fin du IVème siècle, alors que l’empire n’est pas encore byzantin mais romain d’orient, les portraits des empereurs montrent des visages impassibles aux traits idéalisés, des regards absents aux pupilles tournées vers le haut, absorbés par la contemplation de réalités intangibles, que seul l’œil de l’esprit peut appréhender.

Cette théocratie n’aurait toutefois pas subjugué ses voisins arabes, slaves ou occidentaux si elle ne s’était accompagnée d’un luxe inouï, réminiscence de l’empire romain qui s’épanouit dans une civilisation urbaine devenue l’exception dans une Europe à dominante rurale. Les soieries, bijoux en or chargés de pierres précieuses ou couverts d’émaux cloisonnés que les empereurs byzantins envoient en cadeaux diplomatiques matérialisent la supériorité tant technique qu’économique de Constantinople, du moins jusqu’à la défaite de 1071 à Manzikert contre les Turcs. Cette bataille marque la perte d’une grande partie de l’Anatolie et le début de pertes territoriales de plus en plus dramatiques, asphyxiant peu à peu Constantinople – quand elle tombe, le reste de l’empire est déjà presque entièrement aux mains de Mehmed II.

Mais jusqu’au XIème siècle, les caisses de l’Etat profitent à plein de la manne du commerce, grâce aux taxes prélevées sur les marchandises qui du nord au sud et d’est en ouest, transitent en grande quantité à Constantinople. Fourrures, épices, miel, soierie, or, coton et céréales s’y échangent quotidiennement dans plusieurs langues. La cité apparaît ainsi comme le centre de gravité du monde chrétien pour les pèlerins slaves et russes, évangélisés à la fin du Xème siècle, tandis que pour les chrétiens d’Occident elle rivalise avec Rome, qui l’emporte surtout parce qu’elle est le siège de la papauté. Cité opulente, c’est également une ville merveilleuse et miraculeuse, qui regorge d’églises et de monastères abritant tous quantités de reliques insignes, tandis que ses rues sont parsemées de statues antiques auxquelles on prête des vertus apotropaïques. Citons par exemple la colonne serpentine s’élevant sur la spina* de l’hippodrome, en réalité offrande des cités grecques faite au sanctuaire de Delphes suite à la victoire qu’elles remportèrent sur les Perses à Platées en 479 av JC. Constantin fit transporter dans sa capitale cette colonne de bronze faite de trois serpents entrelacés, qui supportait jadis un trépied d’or. Elle passait pour protéger la cité des serpents et de leur venin. On mentionne également des statues de chevaux empêchant ces mêmes animaux de hennir et de se battre entre eux…


Ces récits frappent les imaginations à un tel point que cette vision fabuleuse de la ville survit malgré les aléas – crises iconoclastes des VIIIème et IXème siècles, périodes d’essoufflement des arts, manque d’argent criant dès le XIVème siècle, sous la dynastie des Paléologues. En état de siège quasi-permanent, mal défendue par des soldats - des mercenaires étrangers pour une bonne part -, contrôlant de moins en moins son commerce, que se disputent génois et vénitiens, la cité n’est plus que l’ombre d’elle-même quand les turcs la conquièrent. Triste entrée que cette de Mehmed II dans Sainte-Sophie, dont les ornements précieux ont été fondus et remplacés par du bois peint et de la verroterie…


Miroir en jade, or et rubis, vers 1600, Topkapi, Palace Museum (Connaissance des arts n°675, Septembre 2009)

Constantinople retrouve cependant vite sa splendeur sous l’égide de ses nouveaux maîtres, qui s’appuient sur le passé glorieux de la cité. Pour construire sa mosquée, la Suleymaniyé, Soliman le Magnifique (règne : 1520-1566) prie l’architecte Sinan de s’inspirer de Sainte-Sophie, église édifiée par Justinien au VIème siècle, conçue selon un plan centré à dôme que contrebutent deux demi-coupoles et deux murs - tympans percés de fenêtres. Si Sinan s’émancipera par la suite de ce modèle, la mosquée à coupole s’imposera également auprès de ses successeurs. L’hippodrome continue quant à lui d’accueillir des manifestations impériales, les bains turcs succèdent aux bains antiques…

Comme les empereurs byzantins avant eux, les sultans turcs ont les moyens de mener cette politique monumentale grâce à un commerce florissant (c’est l’époque de la tulipe et des porcelaines bleues et blanches Ming). Palais et mosquées exaltent l’essence divine du pouvoir, que le sultan rappelle constamment en vivant éloigné du monde et de ses sujets. Présence-absence en réalité, car depuis la cour privée du palais de Topkapi, à laquelle n’ont accès que ses épouses et ses pages, le sultan embrasse du regard toute l’étendue de sa ville, la Corne d’or et le Bosphore, et les terres au-delà. Ses sujets en retour voient en permanence les silhouettes des mosquées et des palais des sultans successifs se découper sur le ciel, comme autant de maillons d’une longue histoire.

*sorte de bande centrale séparant en deux la largeur de l’hippodrome, ornée d’obélisques et de statues.

"De Byzance à Istanbul, un port pour deux continents", Galeries nationales du Grand Palais, jusqu'au 25 janvier 2010.

lundi 23 novembre 2009

Lectures sonores, listes vertigineuses, lectures vertigineuses…


Afin de faire résonner entre ses murs la thématique « Umberto Eco – Le vertige de la liste », le musée du Louvre organise ce vendredi (le 27 donc) à partir de 19h, une soirée de performances littéraires, au cours de laquelle comédiens et slameurs prêteront leur voix à des listes célèbres, écrites par Homère ou Perec, Victor Hugo ou Blaise Cendrars.

Il s’agit donc d’une soirée unique, mise en scène par Ludovic Lagarde et Emilie Rousset, avec la complicité d’Umberto Eco. Pour ceux qui ont loupé les "embuscades au Louvre", voici une nouvelle occasion de découvrir un Louvre qui parle.

Vous pourrez à cette occasion déambuler dans la Galerie Médicis ou parmi les peintures flamandes et germaniques au son d’une lecture polyphonique de ces listes sélectionnées par Umberto Eco. De quoi en ressentir le caractère vertigineux, en prélude au grand spectacle qui sera présenté par les mêmes interprètes le 1er décembre, sous la pyramide du Louvre. Vertiges, vertiges…

A vendredi !

lundi 16 novembre 2009

Samson & Delilah version aborigène



Le premier long métrage de Warwick Thornton, qui sortira le 25 novembre prochain dans les salles obscures, entretient un rapport assez lointain avec l’histoire biblique. Samson & Delilah sont deux adolescents aborigènes qui vivent dans un centre communautaire décrépit dans l’outback australien. Pas grand-chose à faire : Samson préfère sniffer de l’essence plutôt que d’entendre son frère jouer de la musique, Delilah assiste sa grand-mère sur ses peintures. Des dizaines de points de couleurs vives faits avec le manche d’un pinceau sur une toile sans châssis, posée sur la poussière rouge du désert.
Quand leur vie immuable se trouve tout à coup bouleversée, qu’ils se retrouvent sans attache, ils fuient. Pour se retrouver en marge de la ville des blancs, et découvrir à leurs dépens qu’ailleurs n’est pas synonyme de meilleur.
Ni documentaire sur la condition des aborigènes en Australie ni histoire d’amour romantique sous l’œil ému des kangourous, Samson & Delilah raconte une histoire, probable, possible, triste et pleine d’espoir. Warwick Thornton, auteur de plusieurs courts-métrages sur les aborigènes et abo lui-même, s’est appuyé sur sa propre expérience pour faire ce film, dont il signe également le scénario.


Si Samson & Delilah a beaucoup à dire, il n’en perd pas pour autant le sens de l’esthétique. Bien au contraire. Il y a des moments de grâce, l’aube, le feuillage des eucalyptus sur la terre ocre, la nuit qui tombe, bleu outremer sur l’horizon jaune. C’est un film peu bavard, qui préfère montrer et faire ressentir qu’énoncer ou affirmer. Le langage du corps, des mains, les regards, les gestes et la musique remplacent avec subtilité les paroles.

Un beau film, sensible et intelligent, succès critique et public en Australie et à l’international. A voir !

Samson & Delilah, de Warwick Thornton, avec Marissa Gibson, Rowan MacNamara,… Australie, 2009, 1h41, distribué en France par Why not productions Caméra d’or au Festival de Cannes 2009, Grand prix du jury, prix d’interprétation féminine, prix d’interprétation masculine festival des Antipodes de Saint-Tropez, 13 nominations à l’Australian Films Institute,
Et bien d'autres récompenses...

Les photos proviennent du site officiel du film.

samedi 31 octobre 2009

Expo "Cure" : l'art contemporain à l'hôpital de Villejuif





Les pillules miracles de Dana Wyse


Jusqu’au 15 novembre, le hall du Centre Hépato-Biliaire de l’hôpital Paul Brousse à Villejuif présente, sagement rangés dans des vitrines, des remèdes d’un genre nouveau, ceux de l’exposition Cure. Cette cure est proposée aux patients en attente d’une consultation, à ceux qui les accompagnent comme aux malades qui séjournent dans le bâtiment – d’un authentique style futur-antérieur, très futuriste naguère, à présent très passé de mode avec son revêtement de marbre noir et le jardin de graminées desséchées qui l’entoure.


Les bagues-pansements et le kit de bagues à réaliser soi-même de Benjamin Lignel

Il s’agit d’une cure qui se fonde sur le décalage pour engendrer le rire : « les angoissés pansent leurs plaies par les rires » (Victor Urgo). Les maux sont traités par des mots, les artistes pensent pour panser. Glissement de l’abstrait au concret, du psychologique au physiologique, de l’essentiel au superflu. Comme les guérisseurs des siècles derniers, les artistes de l’exposition possèdent des remèdes pour tout. Dana Wyse soigne l’âme en s’attachant au corps, grâce à ses pillules miraculeuses – pour toutes les occasions : « Convert to judaism », « Instant orgasm pills », « Happy childhood memories » ou encore « Understand the meaning of life ». Francine Flandrin F2 propose une solution aussi simple que concrète à un épineux problème de société avec sa Rallonge pour l’emploi. Benjamin Lignel propose quant à lui de joindre l’esthétique à l’utile avec ses pansements bagues – Happy Family NHS. Qui a dit que qu’on ne pouvait pas être à la fois malade et élégant ?


Le Colt du fémur du Docteur Courbe et la Corde à sauter d'Eric Pougeau

Mais légèreté ne signifie pas vacuité. La corde à sauter d’Eric Pougeau, où la ficelle est remplacée par du fil barbelé, évoque plus des camps, des enfances troublées que la rééducation des sportifs. La Rallonge pour l’emploi de Francine Flandrin F2, rallonge électrique enroulée sur elle-même comme un serpent, se dresse, charmée par le doux son du pipeau politique. Derrière l’amusant jeu de mots Colt du fémur, le Docteur Courbe, en substituant deux extrémités de fémur aux pistolets, rappelle brutalement la finalité mortifère de l’arme à feu. Inquiétante pour d’autres raisons, la balance de Fridgeed (Nils Thornander et Mildred Simantov), douée d’empathie, invite le patient à une étreinte mélancolique autant que clinique, parodie des romans à l’eau de rose. « Viens sur moi. Je veux sentir le poids de ton malheur », dit la délicate écriture dorée qui orne le plateau. La traditionnelle pesée corporelle cède la place à celle de l’âme, avec l’espoir que de la quantification du malheur découlera un traitement et une posologie. Par exemple : à partir de 40 kg de malheur, 2 comprimés par jour pendant une semaine, à renouveler si nécessaire. A partir de 70 kg, passer à 3 comprimés.

A la différence des potions miracles colportées de village en village au Moyen-Age et à l’Epoque Moderne, sujets des tableaux de Gérard Dou et de ses suiveurs, celles de l’exposition Cure ont un effet garanti : un rire pas nigaud et indolore.

Hall du Centre Hépato-Biliaire de l’Hôpital Paul Brousse, 12-14 Avenue Paul Vaillant Couturier, Villejuif – Métro Paul Vaillant Couturier.

Pour prolonger le traitement à domicile : “Carnet de Cure”, 52 pages, tout en couleur, tirage limité à 250 exemplaires, matin, midi et soir - préface : Cécile Bulté, conception éditoriale et graphique : Francine Flandrin F2.


dimanche 18 octobre 2009

L’oeil des marchands



L’exposition « Regards de marchands – La passion des arts premiers » s’est refermée ce soir sur des objets d’exception. Les salons de la Monnaie de Paris avec leurs boiseries d’or, leurs miroirs qui multiplient les œuvres, le coin bibliothèque qui invite à la lecture, constituaient un cadre parfait par leur luxe discret et confortable, évoquant la demeure d’un riche collectionneur.

Epingle Zoulou (photo issue du dossier de presse)


Le Hei tiki, sur l'affiche de l'exposition

Dans cette collection idéale, plusieurs pièces archétypales, comme cette statue Dan représentant une femme debout. Remarquable par son modelé expressif et la beauté géométrique de ses scarifications, elle l’est également par son état de conservation : le pagne de tissu est toujours fixé à ses hanches, les nattes postiches à sa tête. De la même ethnie, un masque de course, dont les grands yeux vides permettent au coureur de voir les aspérités du chemin, conserve les fines tresses de sa coiffure. Sans oublier le monumental fétiche Songyé (R.D. Congo) paré d’une peau d’animal et coiffé d’une corne d’antilope. Il exhibe un ventre gonflé de femme enceinte au nombril évidé pour accueillir le bilongo, la charge magique qui lui confère son efficacité. Des pièces célèbres, comme en exposent les grands musées, mais pas toujours dans un état aussi parfait. C’est le cas de ce hei tiki aux iris de nacre, qu’on dirait tout juste décroché du cou de son dernier propriétaire maori, encore tout empli du mana des générations d’ancêtres qui l’ont porté.

Cuillière Zoulou du musée du Louvre (hors série Connaissance des Arts n°149)

Outre les stars des arts non occidentaux, pour certaines connues de tous, ce sont les pièces plus confidentielles qui donnent toute sa valeur à l’expo. Certaines sont minuscules, tel ce nécessaire à couture Inuit, un cervidé sculpté dans de l’ivoire marin avec sur le dos deux minuscules trous où sont glissées deux petites aiguilles. Aussi esthétique qu’utile, sans oublier les possibles valeurs protectrices ou symboliques de ce type d’animal. Autre exemple de raffinement des objets usuels, cette épingle à cheveux Zoulou, d’une pureté de forme très caractéristique – elle évoque sa grande sœur du Pavillon des Sessions du Louvre, une cuillère anthropomorphisée évoquant un corps féminin. Plus étrange, un tambour à friction de la Nouvelle-Irlande, à mis chemin entre le cocon et l’insecte recroquevillé sur lui-même, cultive ses liens avec le règne animal par ses deux yeux en opercule de turbo. Dans la salle suivante, c’est un tambour à fente bifrons et bicéphale à l’une de ses extrémités qui rappelle l’étroitesse de la frontière entre objets, statues et masques, naturalisme apparent et symbolisme véritable.

Tambour à frictions, Nouvelle-Irlande

Les cartels très précis mais avares en explications invitent à un regard esthétique, hors des considérations historiques et ethnographiques. Après tout, il s’agit de nous faire partager la vision du marchand, amoureux de la belle forme. De toutes les belles formes, proches ou éloignés des canons occidentaux. Comme cet étrange crochet de Nouvelle-Irlande. On reconnaît la parenté de cette grande tête carrée sur-dimensionnée avec les statues malangan, mais l’ensemble est comme lavé de blanc, les opercules de turbo rendus aveugles. Les pics de la partie inférieure – auxquels il doit son nom de crochet – lui donnent un air de colonne vertébrale gigantesque, d’os poli ou de bois flotté. A l’inverse, dans une autre salle, un byeri (statue gardienne de reliquaire) Fang semble s’ennuyer ou rêver, le menton appuyé sur sa paume. Une pièce qui montre que même les typologies d’objets qu’on croit connaître peuvent receler des surprises.