samedi 19 juin 2010

Retrouvez ma prose et les dessins de Lorenzo et Fabrice Montout à La Grande Librairie de Paris !



Mes deux premiers bouquins, Un voyage en Ecosse et Un an d'Oeuvres d'art en liberté sont disponibles à La Grande Librairie de Paris (métro ligne 13 et 2, station Place de Clichy), respectivement aux rayons Littérature de voyage et Beaux-arts !




C'est l'occasion ou jamais de (re)découvrir ces aimables libraires, incollables sur les trésors qui s'étalent sur les étagères de cette caverne d'Ali Baba.

Pour ceux qui ont mal aux pieds ou qui n'aiment pas venir à Paris, les liens à droite fonctionnent toujours...

A très bientôt pour de nouveaux articles !




La Grande librairie de Paris
7,9,11 place de Clichy 75017 Paris
01 45 22 47 81
Le lundi de 11 h à 20 h
du mardi au samedi de 10 h à 20 h

dimanche 16 mai 2010

L’art des autres maîtres de l’Inde, tribus et populations rurales en marge de l’hindouisme (2/2)


Loin de s’être repliées sur elles-mêmes, les populations rurales comme tribales ont accompagné les mutations de l’Inde des villes et des castes, intégrant le développement économique et technologique à leurs systèmes d’explication du monde. Ainsi chez les Rathava du Gujarat le mythe de la Création qui est peint dans les maisons illustre un processus encore en train de s’accomplir. Le peintre Paresh Rathwa, qui a sorti ces œuvres de l’espace du foyer, a peint pour le musée du quai Branly une toile reprenant ce mythe. De la vache qui enfouit avec sa corne les premières graines dans le sol, rendant ainsi la terre fertile, aux dernières inventions, la montre et l’avion, un continuum temporel s’installe, qui évoque l’énumération sans fin des éléments d’une liste qui ne cesse de s’allonger…D’abord il y eut la terre…ensuite il y eut le paysan…ensuite il y eut le policier…ensuite il y eut l’avion…ensuite…Nulle rupture dans ce récit des origines mais au contraire un sentiment d’unité entre le présent et les temps immémoriaux.


Intégré dans les mythes, le monde moderne devient un réservoir de motifs iconographiques. La création dans la ville de Bhopal (Madhya Pradesh) à la fin du XXe siècle de trois musées consacrés à l’art des tribus indiennes, le Bharat Bhavan, l’Indira Gandhi National Museum of Art et le Madhya Pradesh Adivasi, a eu une grande influence sur les communautés de la région, incitant certains de leurs membres à s’y installer pour poursuivre une démarche artistique personnelle. On doit à ces artistes tribaux des œuvres délicates comme les avions-oiseaux de Deep Shyam, chimères pointillistes et colorées, ou une relecture faussement naïve des grands évènements du début de XXIe siècle, proposée par Madhu Chitrakar. Deux serpents de flots bleus enserrent en s’entrecroisant sa toile baptisée Tsunami tandis que deux avions à tête d’homme barbu coiffé d’un turban blanc tournoient dans le ciel de celle qui s’intitule 9/11. Rupture d’échelles, horror vacui, formes simples ornées couleurs vives disposées en aplats confèrent à ces œuvres une grande expressivité renforcée par le double sens des motifs, littéral et figuré, du serpent à la vague destructrice et de l’hybride homme avion au terroriste kamikaze et à celui qui le manipule.


La reconnaissance de certains de ces artistes d’origine rurale ou tribale a passé depuis longtemps les frontières de l’Inde. Le peintre warli Jivya Soma Mashe, originaire du Maharashtra, et Jangarh Singh Shyam, de la tribu Pardhan Gond (Madhya Pradesh) ont intégré les circuits internationaux de l’art contemporain avec succès. Ces artistes demeurent toutefois mal à l’aise dans cet univers étranger à leurs valeurs et croyances, tandis que leur nouveau statut d’artiste rend difficile un retour au sein de leur communauté. Si Jivya Soma Mashe habite une modeste maison à la campagne et enseigne son art à des élèves qui copient assis par terre les frêles silhouettes blanches de ses peintures, Jangarh Singh Shyam a eu davantage de mal à trouver sa place. Brusquement mal à l’aise dans le monde de l’art contemporain, persuadé que le musée japonais qui l’accueillait en vue d’une exposition ne le laisserait jamais retourner chez lui, il finit par se pendre dans sa chambre. Dans la dernière lettre qu’il adressa à sa femme, il lui confiait sa détresse et la priait d’interroger les devins pour lui. Demeurent ses formidables peintures et dessins aux couleurs éblouissantes, d’une force parfois tellurique, comme cette antilope s’élevant sur un parterre fait d’empreintes de paumes et doigts, qui insufflent leur rythme à la composition.

Entre artisanat séculaire et art contemporain, la voie qui mène ces autres maîtres de l’Inde à la reconnaissance demeure aussi étroite que délicate.

1. Sculpture de terre cuite dédiée au dieu Ayyanar et à son lieutenant, potiers velar et kusavan, Tamil Nadu.
2. Tête de cheval, monture du dieu Ayyanar, terre cuite, Tamil Nadu, dessin de Lorenzo.
3. Tigre par Jivya Soma Mashe, dessin de Lorenzo.


Les autres maîtres de l'Inde, jusqu'au 18 juillet 2010 au musée du quai Branly.

vendredi 14 mai 2010

L’art des autres maîtres de l’Inde, tribus et populations rurales en marge de l’hindouisme (1/2)



Les multiples facettes d’une Inde aussi vivante que méconnue, fascinantes par leurs croyances et l’originalité de leurs productions artistiques, ont investi la galerie jardin du musée du quai Branly.

Les populations autochtones « adivasi » antérieures à l’arrivée des Aryens, vers 1500 avant notre ère, et les populations rurales étrangères à l’hindouisme ont longtemps été englobées dans la même vision floue d’une Inde éternelle, celle de Kipling et du Taj Mahal, des bûchers au bord du Gange et des arhat méditant sous des figuiers banians. Après 1947, l’Inde indépendante a continué d’entretenir cet exotique malentendu créé par les colons anglais. Les photos de paysannes se baignant dans une rivière ou portant sur leur tête une jarre remplie d’eau renouaient avec l’imagerie pittoresque des gravures de fakirs allongés sur leur lit de clous. L’industrie de Bollywood a poursuivi l’exploitation de cet inépuisable filon, exportant jusqu’en occident les silhouettes déhanchées de ses danseuses plus dénudées qu’aucune villageoise authentique.
C’est au son d’un de ces films, Chirag de Raj Khosla, que l’on découvre les clichés pris par Pablo Bartholomew dans le nord-est de l’Inde, chez les tribus Naga, communautés guerrières et animistes demeurées isolées du monde jusqu’à leur défaite face aux troupes britanniques en 1878. Christianisés, les Naga n’ont pas perdu leur identité, faisant cohabiter mariages à l’église et rituels d’exorcisme, danses guerrières et élection de Miss Nagaland.


Dans l’Etat du Karnataka, dans le sud de l’Inde, l’animisme s’exprime à travers le culte des bhuta, esprits des ancêtres, parents et animaux disparus qu’il convient d’apaiser pour obtenir leur bienveillance. Les bhuta sont invoqués lors de rites de possession durant lesquels l’intercesseur, le patri, revêt, selon le sexe du bhuta, un masque facial en bronze représentant une tête de sanglier ou un masque de poitrine figurant le buste dénudé d’une jeune femme. L’esprit répond par la bouche du patri aux questions que lui posent alors les villageois. Les récoltes seront-elles abondantes ? Mon père guérira-t-il ? Si les bhuta peuvent habiter de simples niches vides, flèches, poignards ou encore pierres dressées, on leur offre souvent pour demeures des statues de bois ou de petites effigies de métal entreposées dans le déambulatoire du temple. Les plus récentes, réalisées dans les années 1960 et peintes à la peinture acrylique, ont conservé intactes leurs couleurs vives. Celles du XIXe siècle, jadis rehaussées de pigments, ne s’habillent plus que la chaude patine miel du bois de jacquier. Elles proviennent toutes du temple de Mekkekattu, dédié au taureau Nandi, monture de Shiva. Taureaux, tigres et veaux se mêlent aux démons gardiens dont les ombres prolongent la tête animale et aux généreuses déesses-mères devenues gardiennes de Shiva à mesure que croissait l’influence de l’hindouisme. Etranges statues pourtant familières qui matérialisent un curieux syncrétisme entre croyances anciennes et nouvelles.



Chez les habitants des îles Nicobar on chercherait en revanche sans succès les effets de l’hindouisme. Le christianisme semble glisser sur eux tout autant. Ils continuent de partager avec les esprits leur archipel situé à 200 km de l’Indonésie, possession successive du Danemark, de l’empire germanique et de l’Angleterre avant que l’Inde n’accède à l’indépendance. Ils ne s’étonnent pas de leurs allées et venues entre les royaumes de la mer, de la terre et du ciel, de même qu’entre le passé, le présent et le futur, notions aux contours indécis. Des hentakoi, sculptures de bois chargées d’épouvanter les mauvais esprits, sont fabriquées pour soigner les malades en aidant le médecin à identifier les esprits malveillants responsables du trouble. D’autres objets, coq volant, serpent, statue bifrons hybride d’homme et d’animal, demeurent des énigmes, peut-être occupés par des esprits voyageurs.


La même poésie étrange caractérise les figurines de bronze des tribus Kondh (province du Bastar, près de l’Etat de l’Orissa), comme cet ensemble onirique d’un poisson muni de roues sur lequel est assis un petit personnage portant un minuscule fusil sur l’épaule. Chez les Santhal, qui vivent aux confins de l’Inde et du Bangladesh, cette poésie imprègne jusqu’aux rituels, comme celui d’enterrer des instruments de musique avec les morts, manifestant ainsi le caractère fugace de la vie comme de la beauté, à laquelle la musique était associée. La richesse avec laquelle les instruments de musique sont décorés, gravés de motifs géométriques ou végétaux, surmontés de sculptures en ronde-bosse d’animaux ou de végétaux, témoigne de leur importance pour cette tribu, qui maintient vivant son mythe de la Création, raconté de vive voix et couché sur des rouleaux de papier.

1. Bhuta, gardien du temple de Nandi de Mekkekattu, dessin de Lorenzo.
2. Cheval en terre cuite, monture du dieu Ayyanar, réalisée par les potiers velar et kusavan (Tamil Nadu)
3. Figurines Kondh.
4. Instrument de musique Santhal, dessin de l'auteur.

Exposition Les autres maîtres de l'Inde, jusqu'au 18 juillet 2010 au musée du quai Branly

samedi 1 mai 2010

Un an d'oeuvres d'art en liberté


Les meilleurs articles 2009 d'Oeuvres d'art en liberté, illustrés de dessins et de photos de Fabrice Montout, Francine Flandrin F2 et Lorenzo, regroupés sous une belle couverture noire pelliculée, sont désormais disponibles en format papier et pdf, grâce aux Editions La Follia.
Toutes les infos sur le bouton "Un an d'Oeuvres d'art en liberté" dans les liens à droite...


Merci à mes trois artistes illustrateurs dont les productions ont embelli ma prose, permettant de faire un si beau livre !

1. Fabrice Montout pour "le Louvre pendant la guerre"
2. Lorenzo pour "le XXe siècle vu du jazz"

mardi 27 avril 2010

Lucian Freud, le peintre dans son atelier



Les murs sont par endroits maculés de peinture, recouverts de couches successives qui forment des crevasses et des amoncellements bruns, blancs et noirs, sous lesquels disparaît la paroi jaunâtre de l’atelier. Sur les murs de sa tanière, Freud a écrit à la pierre noire, entre deux numéros de téléphone, « Art is Escape from Personality » et plus loin cette devise « Urgent Subtle Concise ».

L’atelier est un espace en retrait du monde, consacré à la peinture. Ses palettes monumentales enregistrent le temps qui passe, le travail qui se poursuit inlassablement. Pas de tableau qui ne naisse hors de ses murs. Les empâtements sur les parois font écho aux empâtements sur les toiles, à la juxtaposition des couleurs en longues touches lisses, aux grumeaux du blanc de Krems, pigment riche en oxyde de plomb, adopté à la fin des années 1970 pour son incomparable clarté.


Dans l’antre du peintre, le modèle vit et dort, sphinx dont la présence est une énigme que le peintre cherche à percer. Les portraits de Freud mettent en lumière une étrange cartographie des corps, l’exploration de ses protubérances, de ses replis, de ses marbrures et de ses cicatrices pour atteindre, au-delà de la simple et séduisante ressemblance, la personne même du modèle. Lucian Freud l’avoue volontiers : « I have always had a scorn for “ la belle peinture ” and “ la délicatesse des touches ” ». Dans ses portraits, il est guidé par son insatisfaction face à des portraits ressemblants, par ce sentiment qu’ils ne sont que des leurres, des faux-semblants, piètres substituts au modèle. Au contraire, Lucian Freud déclare « I want paint to work as flesh » et vouloir que ses tableaux portraiturent ses modèles « as an actor ».

Cette incarnation du modèle passe par la nudité, la tête n’étant qu’un membre comme un autre. Lucian Freud emploie le mot « naked » et non « nude » qui renvoie au nu en peinture. Loin de l’exercice académique, c’est le corps du modèle qui l’intéresse, l’animal humain qu’il portraiture, allongé par terre, sur un tas de chiffons ou un canapé défoncé, doublement nu quand il dort. Cette observation attentive de la chair, parfois cruelle, peut être aussi douloureuse que celle d’un José de Ribera quoique plus absolue, aucune transcendance ne venant sauver la fragilité et l’humiliation de la chair. Dans le Mars, Dieu de la guerre de Vélázquez, avachi et méditatif, le mythe chancelle et s’efface. Chez Freud il achève de disparaître. Dans Sleeping by the lion carpet (1996), les félins de la tapisserie qui se déploie derrière une Sue Tilley endormie ne sont qu’un cortège de fils de soie, loin des bacchanales de Titien. Seule compte la lecture de cette chair animale démesurée et endormie, tellement lourde qu’elle pourrait être morte.



L’irrégulier format des toiles témoigne lui aussi de cette exploration progressive, des pans de toiles étant ajoutés au fil des séances, en fonction des zones que Freud souhaite étudier. Car le modèle est également en dehors de lui-même, par sa présence il modifie son environnement, l’atelier.

« The aura given out by a person or object is as much a part as their flesh. The effect that they make in space is as bound up with them as might be their colour or smell. The effect in space of two different human individuals can be different as the effect of a candle and an electric light bulb. Therefore the painter must be as concerned with the air surrounding his subject as with that subject itself. »


De l’atelier, Freud ne représente somme toute pas grand-chose, un lit, un fauteuil, un pan de mur d’une couleur incertaine, des piles de chiffons. S’ajoute une manipulation de la perspective qui fait glisser les corps en avant, les redresse pour les projeter presque verticalement sur le plan du tableau, face au spectateur, presque dans son espace. Le cadre suit de près le modèle, achevant de créer une atmosphère lourde où l’air semble raréfié.

De même que le jardin autour de l’atelier est peint comme une jungle inextricable, un fouillis de plantes où le ciel n’apparaît pas, la fenêtre offre peu d’échappées sur l’extérieur. Souvent aveugle, elle ouvre sur une vue sans ciel ou sur un reflet, celui du visage du peintre, qui apparaît jusque dans le fouillis d’une plante dans Interior with plant, reflection listening (1967- 1968).


The painter surprised by a naked admirer (2004-2005), pourrait être lu comme un manifeste du travail de Lucian Freud. Le peintre s’y représente interrompu dans son travail par un modèle nu qui presse sa joue contre sa cuisse dans un geste d’affection, comme pourrait le faire un animal domestique. Cet hommage incongru est lui-même représenté dans la toile que Freud est en train de peindre, ce qui établit une équivalence entre le tableau et l’atelier, suggérant que modèle peint pourrait être sorti de son espace pictural pour rejoindre l’espace réel, le peintre ayant enfin atteint cette vérité qu’il poursuit. Or cette scène est elle-même peinte. Cette seconde mise en abyme qui donne au tableau des allures d’image fractale rappelle que la recherche constante, acharnée du peintre, sans cesse recommencée, risque fort de se poursuivre sans fin.

Exposition Lucian Freud, l'atelier au Centre Pompidou jusqu'au 19 juillet.

1. Sunny morning - Eight legs (1997)
2. Benefits Supervisor sleeping (1995)
3. Reflection with two children (1965)
4. The painter surprised by a naked admirer (2004-2005)
Illustrations : Connaissance des arts n°681, avril 2010

mercredi 31 mars 2010

L’ancien palais des papes en Avignon

Avignon se visite l’hiver, quand la nature est pétrifiée, la terre solide et dense comme du basalte, friable comme le grès. Les arbres ne sont plus qu’un fin réseau de lignes brisées. On songe à l’Espagne blanche et noire, avec ce soleil qui aveugle et l’ombre froide et dense. C’est le Rhône, le fleuve roi, qui nous rappelle où nous nous trouvons, entre Lyon, la capitale des Gaules, et la mer sillonnée de navires marchands. Seul le Rhône tumultueux, rageur, puissant, seul le Rhône n’est pas pétrifié.


En face de l’île de la Barthelasse, le pont Saint-Bénézet, le fameux pont d’Avignon à demi effondré, reste comme une esquisse suspendu au dessus du fleuve. Il a perdu toute fonction utilitaire depuis XVIIème siècle, après que les crues successives lui ont arraché plusieurs sections. Les artistes de l’époque ont pourtant continué à l’ériger en emblème de la ville, dessiné au premier plan de leurs vues panoramiques, entre souci de vraisemblance et fascination esthétique pour les ruines. Le vieux pont amoindri et superbe, arc-bouté au-dessus des eaux bouillonnantes, se parcourt, ou plutôt se visite, encore. Du Moyen Age qui le vit naître, s’ériger rapidement grâce aux donations et aumônes, disparaître au gré des crues et s’élever de nouveau, demeurent deux chapelles superposées, comme creusées dans une pile plus large. La plus récente, dédiée au protecteur des bateliers et des nautes, saint Nicolas, s’appuie sur celle consacrée à saint Bénézet, patron des architectes. Au ras des eaux hivernales, cette minuscule chapelle de la fin du XIIème siècle, plus petite qu’une abside, est décorée simplement, de quelques frises de motifs géométriques, comme si les jeux de lumière du soleil qui se couche sur les flots orange étaient sa véritable parure. La voûte jaune pâle, piquée de gouttes de lumière comme de fines étoiles, accueille à bras ouverts l’air du fleuve, qui n’a qu’à se dresser pour venir y déposer une prière.

Revenu sur le tablier du pont qui n’est plus qu’un promontoire battu par le vent, on voit s’étager les volumes de la vieille ville, ses bâtiments s’appuyer et lutter contre des rochers hauts et coupants comme de petites falaises. Tout un chaos de pierre affleure sous l’œuvre humaine. Au sommet du rocher des Doms, l’ancien palais des archevêques ferme la longue place du palais. L’esplanade en pente douce ne sait pas très bien où elle va et distribue à l’aveuglette façades majestueuses et quelconques, maisons sans prétention et grandeur baroque de l’hôtel des monnaies. Le reste de cet édifice semble certes plus discret, selon un pragmatisme qui est à la fois la marque du style baroque et l’une des raisons de son succès. Cet art de théâtre et d’illusion, de frons scenae, s’accommode bien de finances mal en point : si l’argent vient à manquer on se contentera de rhabiller de neuf la façade, sans modifier l’ordonnancement extérieur ou intérieur de l’édifice, ce qui suffira à créer une impression majestueuse.
Un petit parc à l’italienne, étagé et sinueux, surplombe la place. Dans son étang tournent quelques canards, qui profitent d’une vue imprenable sur le désordre des toits de tuile en contrebas, jusqu’au fort Saint-André sur l’autre rive du Rhône.


Plus qu’un lieu de promenade, la place du palais est une frontière entre l’humain et le divin. D’un côté le palais des papes, forteresse hérissée de tours, parcourue de mâchicoulis et de contreforts, prolongée par la haute silhouette de Notre-Dame des Doms et sa vierge rutilante d’or suspendue dans le ciel bleu. Leur faisant face un peu en contrebas – car la place ne semble pas avoir fait l’objet d’un véritable plan d’urbanisme – quelques maisons plutôt grandes, solides, correctement entretenues, mais qui ont ici quelque chose de banal et trop simple, comme si elles avaient escaladé le dos des ruelles sans y prendre garde, regrettant un peu tard d’être montées si haut, penaudes et soudain timides.
Une minuscule ruelle tortueuse s’ouvre sur l’angle sud-est de la place. En l’empruntant, l’on découvre qu’un des contreforts du palais prend directement appui sur un roc qu’il a fallu tailler pour ménager l’espace de la ruelle. Devant la large place la poitrine peut respirer, l’œil s’échapper. Ici en revanche, entre la roche vive et la roche taillée qui prend appui sur elle pour s’élancer à l’assaut du ciel, la rupture d’échelle avec le reste de la ville est manifeste.


Sans avoir fini d’en mesurer l’ampleur verticale et horizontale, il faut bien se résoudre à pénétrer dans ce palais gigantesque, à se laisser avaler par cet océan de pierre. La cour du palais neuf, édifié par Clément VI (1342-1352), le second pape bâtisseur d’Avignon, est celle que l’on découvre en premier – méconnaissable sans les gradins du festival qui la transfigurent. Le soleil fuit, il n’est déjà plus qu’une frange de lumière en haut du mur du palais de Benoît XII (1334-1342), premier pape avignonnais à avoir entrepris des travaux d’importance. De la résidence monacale de l’ancien cistercien à la demeure gothique rayonnant du fastueux Clément VI, le palais, complexe réseau d’ailes et de tours, n’a cessé d’être agrandi et remanié pendant près de quarante ans, jusqu’au retour mouvementé de la papauté à Rome. Retour chaotique puisqu’il s’accompagnera du grand schisme d’occident , qui ne sera résolu qu’en 1417, quarante ans plus tard, avec l’élection de Martin V.

Si le palais est une forteresse, c’est qu’il est également un coffre-fort. Dans les sous-sols de la tour du Pape, certaines dalles du pavement de la salle du trésor se soulèvent pour accueillir archives de l’église et biens précieux, enfermés dans des coffres à plusieurs serrures auxquels trois personnes seulement avaient accès. Le camérier, personnage clef des finances de la papauté, était l’une d’elles. On songe au mythique trésor des Templiers, que jalousait Philippe le Bel au point de réduire en cendres l’ordre des moines soldats. Il n’avait pas hésité quelques années plus tôt, en 1303, à tenter de capturer dans sa résidence d’Anagni le pape Boniface VIII, hostile à sa taxation du clergé français. Les souverainetés nationales émergent et disputent au pape son autorité temporelle. Parmi les papes qui se succèderont sur le siège d’Avignon, beaucoup seront français, soumis d’avance aux volontés du roi de France.

Le camérier logeait au premier étage de la tour du Pape, dans une salle qui n’a pas encore été restaurée. Noire, poussiéreuse et cloquée, elle fait peine à voir. On s’étonne qu’elle soit ouverte à la visite, si ce n’est pour évoquer les sombres heures du château, qui glissa peu dans l’oubli après le départ des papes et l’installation de leurs légats puis vice-légats. Théâtre d’affrontements et de massacres à la Révolution, le palais deviendra ensuite une prison puis une caserne.


Heureusement, la plupart des salles que l’on traverse sont dans un état de conservation meilleur que la chambre du camérier. Sur la salle du Consistoire s’ouvre la tour Saint-Jean, érigée face aux jardins dont il reste quelques vestiges. Elle abrite deux magnifiques chapelles édifiées l’une au dessus de l’autre, peintes à fresque par Matteo Giovannetti. La première est dédiée à saint Jean-Baptiste et saint Jean l’Evangéliste, la seconde à saint-Martial. Ce sont des bijoux de l’art du Trecento, dont il reste peu de témoignages, surtout en France. L’or et l’argent des papes sont depuis longtemps retournés à Rome, dépensés ou disparus, mais les trésors de pigments et de plâtre demeurent.
Bien que la chapelle ait un peu souffert, les fresques permettent toujours de suivre les épisodes de la vie des deux saints. Le style de Giovannetti est un mélange de naturalisme et de stylisation élégante. Les figures sont expressives, les physionomies individualisées. Peintes vers 1348, deux ans après celle de saint Martial, elles font une place plus grande à la nature, ce qui permet d’harmoniser les différentes scènes du plafond et des parties hautes des murs. Matteo Giovannetti a également appris à domestiquer un espace exigu et compliqué, percé de fenêtres sur trois côtés, ouvert d’une porte sur le quatrième. Il met à profit l’espace réel – l’ébrasement de la fenêtre à gauche de la porte - pour créer une illusion de profondeur dans l’espace peint – donc feint. L’édicule où se déroule la décollation de saint Jean-Baptiste repose sur un pilier que le peintre place sur l’arête du mur séparant l’ébrasement de la fenêtre de la paroi contigüe, soit au point le plus proche du spectateur. Associé à un essai de perspective géométrique, ce procédé produit chez le spectateur l’impression que l’air circule sous le portique, la colonne étant réellement en avant par rapport au reste de la fresque. En outre, Giovannetti met à profit cet espace anguleux pour renforcer l’intensité dramatique de la scène en isolant saint Jean-Baptiste et son bourreau, séparés de la foule par le double obstacle visuel du pilier et physique de l’angle formé par le mur. D’une scène à l’autre les attitudes et les gestes se répondent, du baptême du Christ par saint Jean-Baptiste au prêche de saint Jean l’Evangéliste. Les visages et les éléments de la nature tirent leur véracité d’une même observation attentive du monde qui entoure le peintre.


Devant la modernité des fresques du palais des papes, on prend brutalement conscience des conséquences radicales de la peste noire de 1348 dans le domaine des arts. Cinquante ans ont été littéralement perdus, effacés, des maîtres comme Giovannetti ayant été nombreux à succomber à la maladie, les survivants hésitant qui plus est à voyager. La pensée, le commerce, les avancées techniques et artistiques ont été considérablement freinées durant la seconde moitié du XIVème siècle. Il faudra attendre le début du Quattrocento pour que les recherches sur l’imitation de la nature et la perspective reprennent…différemment. Impossible de savoir quelles voies auraient empruntées les peintres que l’épidémie a emportés, si une Renaissance plus décorative que mathématique se serait imposée en Italie. La Renaissance cristalline et géométrique de Masaccio ou de Piero della Francesca et le sinueux Gothique International de Gentile da Fabriano et Pisanello descendent tous les deux des fresques de Matteo Giovannetti.

Peintre originaire de Viterbe, Matteo Giovannetti est décrit dans les documents de l’époque comme « peintre du pape ». Responsable de plusieurs chantiers parfois menés simultanément, présent à Avignon pendant plus de deux décennies dès l’été 1343, il semble avoir bénéficié d’un statut à part et joué un véritable rôle de maître d’œuvre, surveillant le travail et le salaire des autres peintres. Il suivra ensuite Urbain V à Rome, lors du retour avorté de la papauté en Italie et réalisera des décors au Vatican, avant de disparaître des archives. Outre les deux chapelles, on lui attribue en Avignon le décor de la Grande Audience dans le palais neuf, dix-huit prophètes sagement alignés deux par deux sur un fond bleu nuit, leurs phylactères flottant au vent. Giovannetti avait peint sous ce voûtain un Jugement Dernier, malheureusement disparu au XIXème siècle. Il est également probable qu’il ait participé à certains décors de la chambre du cerf, revue des chasses plus ou moins nobles pratiquées à l’époque, qui témoigne de l’éveil d’un intérêt nouveau pour la représentation de la nature. Dans la chambre du pape voisine, des cages à oiseaux ouvertes sont peintes en trompe-l’œil sur les ébrasements des fenêtres qui donnent sur les jardins. Les autres parois sont ornées de rinceaux de chêne et de vigne dans un esprit géométrisant que l’on attribue à un atelier français.


Le souvenir du peintre favori de Clément VI s’attarde également dans le Grand Tinel – du bas latin tina, le tonneau –, gigantesque salle de réception dont il sema le plafond d’étoiles d’or sur fond bleu, décor de toile hélas disparu au XVème siècle. Situé au-dessus de la salle du Consistoire, dans le palais vieux de Benoît XII, organisé autour d’un cloître, cet espace est à la mesure du pouvoir papal. Il rivalise par ses dimensions avec la chapelle du palais neuf, longue de 52 mètres et haute de 20, si grande que Viollet-le-Duc proposa d’en faire une cathédrale. Le pape mangeait seul, sous un dais. Aucun autre convive n’avait le privilège de se servir d’un couteau. Par crainte d’un empoisonnement, tous les plats étaient goûtés au préalable, et l’on déposait sur la table du pape la proba, une branche de corail en forme d’arbre à laquelle étaient suspendues des pendeloques – dents de nerval et de requin, silex,… – appelées langues de serpent et censées s’agiter en présence d’un venin…

A l’arrière du Grand Tinel on accède à la tour des cuisines, dont le vertigineux dôme conique, qui semble ne jamais vouloir s’achever, faisait office de hotte. Elle jouxte la tour de Trouillas, utilisée un temps comme prison et sujet de diverses gravures sinistres au XIXème siècle.

Enfin, même en plein hiver, le visiteur ne saurait quitter le palais sans grimper sur la terrasse au-dessus du portail d’entrée. Balayée par le vent, elle offre une large vue sur la ville, le Rhône et le pont Saint-Bénézet qui continue de braver le Rhône comme une ruine inachevée.

1. Matteo Giovannetti, chapelle Saint-Martial, "Résurrection du bourreau du Duc Etienne par saint Martial (1344-45), copyright éditions Gaud.
2. Ruelle derrière le palais des papes.
3. Cour du palais neuf de Clément VI.

4. Cloître du palais vieux de Benoît XII.
5. Vue des toits du palais neuf depuis la terrasse, au sommet de l'aile des dignitaires.
6. Le Grand Tinel.

jeudi 25 mars 2010

Un voyage en Ecosse...


Un nouveau venu a fait son apparition dans les liens à droite : le bouton "Un voyage en Ecosse", carnet de voyage au pays des tourbières et des moutons illustré par Lorenzo et écrit par moi-même, publié aux Editions La Follia.

Lorenzo sera en dédicace ce samedi à Rueil Malmaison et se fera un plaisir de vous faire une gribouille de sa blanche main.

Pour en savoir plus et voir le beau diaporama des premières pages du livre, cliquez sur le bouton...